Avertir le modérateur

20 minutes

  • Paris, la presse gratuite souffle ses dix bougies dans l'incertitude !

    Paris, la presse gratuite souffle ses dix bougies dans l'incertitude !

    "Metro", "20 Minutes" et "Direct Matin" sont devenus des compagnons de route, grâce à leur version "light" de l'actualité du matin.

    Rassurez-vous, la lecture de cet article ne vous prendra pas plus de vingt minutes, la durée moyenne d'un trajet en transports en commun. C'est la promesse de la presse gratuite, qui fête cette semaine les dix ans de son arrivée en France. Petit à petit et pour beaucoup, Metro, 20 Minutes et Direct Matin sont devenus des compagnons de route grâce à leur version "light" de l'actualité du matin. Du point de vue de la diffusion, c'est un succès. Mais le secteur encore vert, qui peine toujours à trouver son point d'équilibre financier, est déjà contraint de se réinventer.

    Depuis la rentrée, Edouard Boccon-Gibod a récupéré le dossier Métro, le quotidien qui vient de souffler ses dix premières bougies. La Une, qui en était déjà actionnaire minoritaire, a racheté pendant les grandes vacances l'ensemble des parts du quotidien à son créateur, le groupe suédois Metro International. Un rachat précipité par l'offre de Bolloré, qui voulait mettre la main sur l'un des concurrents de Direct Matin, expliquait alors La Tribune. "Nous avons racheté le journal pour combler une plage horaire qui n'était pas occupée par notre offre médias, le matin", explique de son côté le nouveau patron de presse, qui dirigeait auparavant TF1 Production.

    Dix bougies et des soucis

    Ce qui est certain, c'est qu'en guise de cadeau de bienvenue, Edouard Boccon-Gibod a dû faire face à une situation délicate : un déficit annuel prévu de trois millions d'euros pour un chiffre d'affaires de trente millions d'euros… Bon anniversaire ! "Les précédents actionnaires se sont montrés plutôt attentistes. Ils n'ont pas réagi à la course à la diffusion et à l'Internet lancée par nos concurrents. L'objectif est de revenir à l'équilibre d'ici à deux ans", assume Edouard Boccon-Gibod, qui table sur un plan de relance "complet" pour parvenir à ses fins.

    Rétrécissement du format, introduction d'une rubrique conso/pratique, meilleure qualité d'impression, rédaction totalement bimédia d'ici au mois de septembre, et davantage de villes en province – trente-six contre seize aujourd'hui. "On ne s'appelle pas Metro à cause du métro, mais à cause de "métropolitain", sourit M. Boccon-Gibod. Nous n'augmentons pas notre diffusion, puisque nous allons enlever 100 000 exemplaires en région parisienne pour les ajouter dans des villes de province comme Compiègne ou Cherbourg. Cela nous permettra de proposer une meilleure couverture géographique à nos annonceurs."

    En ce moment, Metro tire à 700 000 exemplaires, tandis que ses deux concurrents tournent autour du million. L'air de rien, il s'agit d'une différence très stratégique : 70 % du coût d'un journal gratuit pèse sur le papier, l'impression, le transport et la distribution, et 100 % des recettes proviennent de la publicité.

    De la place pour trois ?

    Dans le "gratuit", chaque détail a son importance. Les trois acteurs se livrent une guerre incessante depuis leurs débuts. Ces dernières années, 20 Minutes a attaqué fort en se focalisant sur son offre Internet, qui lui apporte aujourd'hui les trois quarts de ses bénéfices. Le journal, codétenu par le groupe norvégien Schibsted et Ouest-France, est le seul à être rentable actuellement. Direct Matin, propriété du groupe Bolloré et en déficit de 10 millions d'euros en 2011, a répliqué en inondant les grandes villes d'exemplaires. Aujourd'hui, on trouve la presse gratuite dans une quarantaine de villes au total.

    Dernières nouvelles du front, depuis quelques semaines, Direct Matin ne publie plus les quelques articles du Monde qui d'habitude étaient présents dans ses pages. Un peu plus tôt, en novembre, le même Direct Matin avait été obligé de retirer ses journaux des couloirs du métro. Un droit qu'il avait obtenu en remportant – chèrement –, un appel d'offres de la RATP, mais qui lui a été enlevé par une décision du tribunal de commerce de Paris suite à une plainte… de 20 Minutes. L'affaire est encore loin d'être réglée.

    Sale temps pour Direct Matin, donc. Surtout quand l'on sait que Bolloré vient de vendre à Canal Plus son bloc TNT, les deux chaînes Direct 8 et Direct Star. Un coup dur pour le "gratuit" du groupe, puisque la puissance de la marque "Direct" reposait beaucoup sur son exposition télévisuelle. Le mois dernier, le patron de Bolloré Médias, Jean-Christophe Thiery, expliquait au Monde qu'il n'était pas question de lâcher l'affaire. De nombreux spécialistes de la publicité estiment cependant que le marché est un peu restreint pour faire vivre trois acteurs...

    Une naissance agitée

    La première décennie de la presse gratuite se célèbre donc dans le tumulte. Mais celle-ci a l'habitude : elle est tombée dans l'agitation toute petite. Le 25 février 2002 (lire la première édition en PDF, avec au menu Trezeguet à Arsenal et la fin du franc), Metro ouvre les hostilités avec le premier "gratuit" distribué en France. Une naissance au forceps. A Paris et à Marseille, les ouvriers du Syndicat du livre empêchent l'impression et la distribution en multipliant les opérations "coup de poing". Certains disitributeurs – les gens en blouson coloré qui le matin vous attendent les bras plein de journaux –, doivent s'abriter derrière les CRS.

    A l'époque, les syndicats ne sont pas les seuls à essayer d'étouffer dans l'œuf cette concurrence naissante. Les patrons de presse tentent des opérations de lobbying intense pour écarter les annonceurs de cette "presse jetable", tandis que de nombreux journalistes s'inquiètent de "la valeur d'une information gratuite". Voilà pour la version soft. En réalité, tous s'insurgent contre ces nouveaux venus qui "tuent" le métier.

    Relations apaisées

    Surprise, à peine deux ans plus tard, la presse gratuite s'est intégrée dans le paysage médiatique. Les critiques se font moins nombreuses. "La qualité des contenus a beaucoup progressé. Aujourd'hui, nous produisons nous-mêmes 80 % de nos articles. Et puis nous n'avons pas la même cible, car 70 % de nos lecteurs n'achètent jamais un journal", souligne Edouard Boccon-Gibot, chez Metro France.

    Les autres craintes concernant le "gratuit" ont également fait "pschiiit". Les imprimeurs et les ouvriers du Livre ont compris qu'il s'agissait là d'un gisement de travail et d'emploi – presque trois millions d'exemplaires par jour, ça pèse –, et les patrons de presse s'angoissent désormais de la menace "Internet". Finalement, le seul point de confrontation entre les "gratuits" et les "payants" concerne les annonceurs, puisque tout le monde se bat pour attirer les publicités dans ses colonnes. A eux trois, les journaux gratuits pèseraient environ 110 millions d'euros par an en recettes publicitaires.

    Défis partagés

    "L'arrivée des journaux gratuits correspond au reflet de l'évolution de notre société et du mode de vie du lectorat. C'est l'avènement de la culture de l'accessibilité, du zapping et de la mobilité. Le sport, le loisir et la high-tech deviennent des sujets centraux", souligne Rémy Rieffel, sociologue des médias à l'université Paris II. De ce point de vue, la France semble un peu en retard par rapport à ses voisins, explique Piet Bakker, professeur en journalisme à Utrecht, dans son blog consacré depuis des années à la presse gratuite.

    Aujourd'hui, Metro, 20 Minutes et Direct Matin regardent l'avenir d'un air circonspect. Quelle stratégie adopter pour éviter le destin de la presse gratuite d'annonces, en voie d'extinction ? Rémy Rieffel, qui a écrit un livre sur le sujet, reconnaît la qualité "d'une presse industrielle, qui a très bien pensé son produit du point de vue marketing". A ses yeux, le secteur devra cependant résoudre deux problèmes pour s'assurer un avenir durable. Gérer correctement la déclinaison multisupport – c'est-à-dire permettre aux lecteurs de visionner du contenu sur une tablette, un téléphone, un ordinateur ou dans le métro –, et améliorer encore la qualité de ce même contenu. Pas facile.

    Mais ces défis, les journaux gratuits ne sont pas les seuls à devoir les affronter.
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu